De l’art d’être archiviste à l’ère du numérique

« (…) making present the voices of what is past, not to entomb either the past or the present, but to give them life together in a place common to both in memory »

Carruthers (Mary), The Book of Memory. A study of memory in medieval culture, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 260.

L’adaptabilité de l’archiviste à chaque évolution technologique devrait nous permettre de rester confiants à l’égard de l’archivage du numérique. C’est ce que nous avons retenu à I-CHORA 5, la 5ème conférence internationale sur l’histoire des records et des archives, qui s’est tenue à Londres du 1er au 3 juillet 2010. Cet événement, qui a réuni une centaine de participants, a été organisé par l’University of Liverpool, University College London et les Archives nationales du Royaume-Uni. Le thème de la conférence, Records, archives and technology: interdependence over time, nous a permis de réfléchir au(x) rapport(s) de l’archiviste à la technologie dans l’histoire. Qu’avons nous appris en écoutant une intervention sur le télégraphe et son impact dans la communication entre le Royaume-Uni et Hong-Kong [1]? Vous pensez que cela n’a rien à voir avec l’archivage du numérique? Eh bien détrompez-vous!

On entend souvent aujourd’hui que l’ère de l’ « archiviste-historien » est dépassée, s’il est vrai que, dans la pratique archivistique, le recours à nos connaissances historiques est moins systématique, l’histoire n’en demeure pas moins utile, ne serait-ce que pour des raisons de réflexivité. Pour avoir du recul sur les archives qu’on traite aujourd’hui, faisons appel à l’histoire. Lors de son intervention, Michael Cook (University of Liverpool) signalait à juste titre que, depuis la première conférence qui a eu lieu à Toronto en 2003,  trois thèmes majeurs ont été abordés à I-CHORA :

1) l’histoire des processus d’archivage
2) l’histoire de l’administration
3) l’histoire de la diplomatique

Or, ces trois thèmes devraient intéresser tous les archivistes, car ils nous permettent de mieux comprendre l’évolution de notre métier et, par conséquent, de réfléchir sur nous-mêmes, sur nos pratiques, sur notre rapport à l’information. Au-delà de cette question, quasi identitaire, s’intéresser à l’histoire de notre pratique peut nous permettre d’envisager différemment notre rapport au numérique aujourd’hui.
En effet, l’évolution numérique n’est pas la première évolution technologique ayant conduit à repenser le métier d’archiviste. Avant l’ère du numérique, le télégraphe ou le téléphone [2] ont obligé l’archiviste à réévaluer ses pratiques. La conclusion de chacun des intervenants est sans appel: ces défis passés auxquels ont été confrontés les archivistes du XIXe siècle nous permettent d’envisager plus sereinement le développement du Web et des archives électroniques natives, puisqu’ils démontrent la validité des objectifs du travail de l’archiviste, même si les processus métier doivent être repensés. Se rappeler du passé est essentiel pour garantir l’avenir du métier. Un regard critique sur nous-mêmes est plus que jamais indispensable pour prendre du recul face à la multiplication des informations numériques et face à l’apparition de nouvelles problématiques. Évaluer l’histoire de notre métier ne fait pas de nous des archivistes « poussiéreux »/ »tournés vers le passé »/ »qui refusent le changement ». L’histoire reste un complément indispensable à notre pratique, mais l’utilisation que nous faisons de celle-ci doit aussi évoluer. Intéressons-nous davantage à l’histoire de notre beau métier, cela nous permettra d’avancer. Pour reprendre les propos de Christian Graf [3], « les archives sont donc orientées non pas vers le passé (…) mais vers l’avenir ».
Nous pouvons être à la fois pragmatiques pour trouver des solutions qui fonctionnent et réfléchir aussi à l’aide de l’histoire, ces deux propositions ne sont pas antinomiques mais complémentaires!

LFH et ML

[1] I-CHORA 5, Intervention de Yui-Tat Cheng, “A historical review of the telegraph’s impacts on communication and recordkeeping in colonial administration : the case of Britain and Hong Kong” (1er juillet 2010)
[2] I-CHORA 5, Intervention de Valerie Johnson, « Plus ça change… the salutary tale of the telephone and its implications for archival thinking about the digital revolution » (1er juillet 2010)
[3] GRAF (Christian), « L’erreur archivistique. Une impression grafienne », dans L’erreur archivistique. De la compréhension de l’erreur à la gestion des incertitudes, dir. C. Schoukens et P. Servais, Louvain, Academia Bruylant (« Publications des archives de l’Université catholique de Louvain », 22), p. 38.

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4 commentaires sur “De l’art d’être archiviste à l’ère du numérique”

  1. Marie-Noëlle 1 août 2013 à 04:00 #

    L’archiviste doit s’adapter à l’ère du numérique mais il doit aussi être supporté et encadré par la législation et des façons de faire standardisées qui vivront dans le temps.

  2. Nikola BAFWAKO-KO MUSONG MUADY 19 juillet 2010 à 15:05 #

    je pense que cet art. est un point de vue personnel
    je m’adhere p.c.q une contribution dans la science evolutive

  3. Sous la poussière 19 juillet 2010 à 11:17 #

    Pour la postérité, je me permets de corriger une coquille dans la bibliographie: c’est Christoph Graf (ancien directeur des Archives fédérales suisses), pas Christian

  4. Marie C. 16 juillet 2010 à 21:42 #

    Bienvenue sur la toile, archivistes 3.0 ! Je vous lirai avec attention !

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