Qu’est-ce qu’un archiviste?

Je lisais, comme la plupart des archivistes que je connais, l’article de Yann Potin paru le 14 juillet 2010 dans le journal Libération et sa définition de l’archiviste où je ne me reconnais pas vraiment. Y. Potin soulève des questions très intéressantes sur la mémoire et l’oubli et sur la destruction des archives notamment qui est l’inverse de l’oubli, dit-il. Détruire revient en effet non pas à oublier mais à anéantir, à faire comme si une activité n’avait jamais existé alors que des documents « oubliés » peuvent refaire surface. Artisan de la mémoire, l’archiviste, comme l’historien, serait « un spécialiste du passé ». Je trouve les propos sur la mémoire et l’oubli très intéressants. En revanche, je ne partage pas complètement l’idée selon laquelle l’archiviste serait « un spécialiste du passé ». Le parallèle avec l’historien me gêne car il ne recouvre pas, à mon sens, tous les aspects de notre métier. Ces propos m’ont conduit à m’interroger sur un débat qui est d’actualité au sein de notre communauté professionnelle et qui est celui des rapports entre l’archiviste et l’histoire [1] dans la pratique archivistique.

L’archiviste et l’histoire

Le métier d’archiviste entretient un rapport particulier avec l’histoire. D’abord, pour des raisons liées à la formation des archivistes. A l’Ecole nationale des chartes, la place accordée à l’histoire est importante et essentielle, non seulement dans les enseignements mais surtout par le rôle central de la thèse pour le diplôme d’archiviste paléographe. Même les étudiants du master « Technologies numériques » reçoivent des enseignements en histoire la première année. Je ne sais pas si une enquête a été menée pour déterminer combien d’archivistes ont fait des études d’histoire mais je suis sûre qu’un grand nombre de personnes ayant fait des DESS et des masters d’archivistique ont une licence voire un master d’histoire. D’autre part, pendant très longtemps la pratique archivistique était très liée à l’histoire. Elle l’est encore pour le traitement de certaines archives mais la place de l’histoire a tendance à se réduire considérablement. Cela me fait penser à un entretien que j’ai fait à Anne Burnel à Genève lorsque je travaillais avec les Reporters Volants de l’ICA. Elle me disait que la profession d’archiviste avait beaucoup évolué et qu’il fallait que les archivistes acceptent la révolution numérique ou bien qu’ils changent de métier. Enfin, il y a plusieurs archivistes qui sont aussi historiens et qui font de la recherche mais cela ne veut pas dire que l’archiviste est un historien. Ce sont deux métiers différents.

Je ne nie pas l’importance de l’histoire dans notre métier mais je ne définirais pas l’archiviste en le comparant à l’historien. Notre métier a beaucoup évolué et il s’est diversifié comme le montre bien le référentiel métier élaboré par l’Association des archivistes français.

Face à cette diversification, à la spécialisation des archivistes dans certains domaines (collecte, description archivistique, technologies numériques, etc.), et à l’existence de traditions nationales très différentes, comment peut-on définir un archiviste?  Il me semble qu’il y a quelques compétences essentielles que nous partageons, notamment une certaine approche de l’information fondée sur les notions de producteur et de fonds, même si les évolutions technologiques nous conduisent à repenser notre manière d’archiver. Cette approche de l’information n’est pas fondée sur l’histoire, c’est donc pour cette raison qu’un parallèle entre l’archiviste et l’historien me paraît inapproprié, voire dépassé. Il n’en demeure pas moins que je considère l’histoire comme un complément nécessaire à notre pratique. Mais nous (ma co-bloggeuse et moi) revendiquons un autre usage de l’histoire.

LFH

[1] Je pense notamment à la conférence organisée par la section des archives des Universités du Conseil International des Archives, SUV/ICA: Archival Traditions and Practice. Are Archivists Historians?, 29 septembre – 3 octobre 2010, Prague.

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6 commentaires sur “Qu’est-ce qu’un archiviste?”

  1. helene 4 août 2010 à 14:37 #

    Bonjour,

    je rebondis sur une phrase de votre réponse : « Toutefois, il me semble, qu’au-delà de ces différences il y a quelque chose que nous partageons tous: être archiviste c’est avant tout avoir une certaine approche de l’information fondée sur l’idée de producteur, d’activité, de contexte de production. Il s’agit d’un noyau dur (si « petit » soit-il) qui permet, à mon sens, de donner une cohérence au métier. »

    Hélas, je crains que même ce noyau dur soit en train de fondre… On l’a vu et on le voit encore dans le cadre de la RGPP, où les transferts d’archives entre producteurs anciens et nouveaux se sont effectués la plupart du temps sans aucun protocole de remise, sans consultation des services d’archives.
    Si le transfert s’effectue à l’échelle du département, on peut se dire qu’au final, les AD récupèreront quand même les archives ; mais si le producteur d’origine emporte ses archives hors du département, où seront-elles versées ? qui délivrera les visas d’élimination ? le DAD de l’ancien département ou celui du nouveau ?

    La RGPP aurait pu offrir l’occasion d’une nouvelle réflexion archivistique sur les notions essentielles que sont celles de fonds, producteur, etc. On n’en a pas voulu à l’époque, on a préféré se réfugier derrière la norme « Fonction » de description des archives, imaginant qu’elle suffirait à résoudre tous les problèmes. Or, précisément, cette norme « Fonction » efface le producteur, puisque c’est l’action administrative qui prime.

    Si je pousse plus loin la réflexion, le développement de l’e-administration et de la production électronique auraient pu aussi fournir l’occcasion d’une réelle réflexion archivistique sur les mêmes notions fondamentales que nous croyions gravées dans le marbre, et qui tendent à s’effacer. Ici encore, cette réflexion a été écartée, on a préféré focaliser la réflexion sur les aspects techniques.

    Ces deux occasions manquées me rendent pessimiste sur l’avenir de l’archiviste et de l’archivage…

    Hélène

  2. helene 31 juillet 2010 à 13:58 #

    Bonjour,

    je soumets ici plusieurs axes de réflexion pour tenter de proposer des réponses à la question : « qu’est-ce qu’un archiviste ? »

    Première évidence pour moi, la définition aujourd’hui ne peut plus être singulière, mais forcément plurielle. La chaîne archivistique, jadis contenue dans les « 4 C » – collecter, classer, conserver, communiquer » – s’est enrichie d’un 5e item, « valoriser », qui tend à prendre de plus en plus d’espace, selon une équation peut-être simpliste : valoriser c’est satisfaire les élus donc obtenir postes et budgets. Les cinq étapes de la chaîne se subdivisent elles-même chacune, au point qu’en poussant le raisonnement à l’extrême, on pourrait arriver à définir autant de profils d’archivistes que d’étapes et sous-étapes. Certains spécialistes du tableau de gestion ignorent tout ou presque du régime de communication des archives publiques (c’est un constat, non un jugement de valeur). D’où l’importance, au sommet de la structure archivistique, d’un professionnel pas forcément spécialiste de tout, mais suffisamment compétent dans chaque domaine pour encadrer les équipes et les évaluer.

    Deuxième remarque : le lieu d’exercice influe considérablement sur la pratique professionnelle. Il n’y a plus grand chose de commun aujourd’hui entre l’archiviste qui classe les séries anciennes ou les minutes notariales aux Archives nationales, celui qui gère une cellule de préarchivage au sein d’un conseil général ou celui qui travaille au sein d’une entreprise, publique ou privée. Les exigences de la tutelle hiérarchique diffèrent profondément. En revanche, dans tous les cas, de la capacité d’adaptation de l’archiviste à la demande spécifique qui lui est faite dépend la place qu’on lui reconnaîtra au sein de sa structure. En d’autres termes, un archiviste de profil « classement scientifique et rédaction d’instruments de recherches selon les normes internationales » n’est sans doute pas le profil le plus adapté dans une entreprise, alors qu’il excelle au sein d’un établissement scientifique tel que les Archives nationales.

    Troisième remarque : dans les 3 profils cités ci-dessus, l’attente est la même, une bonne gestion et un bon traitemnt de l’information par celui qui en est en charge. Mais pas son exploitation. N’est-elle pas là la différence entre l’archiviste et l’historien ? Le 1er gère et traite, le 2e exploite et interprète. D’où la difficulté que connaissent, dans leur premier poste, les archivistes issus de formation très historiques, qui s’imaginent pouvoir continuer leurs recherches personnelles, alors qu’on attend d’eux tout autre chose – tableaux de gestion, suivi des questions de réutilisation des informations publiques, accueil du public, traitement des consultation par dérogation…

    En conclusion, doit-on pour autant dissocier totalement histoire et archivistique ? autrement dit, qu’apporte la 1re à la 2e ? Sans doute a-t-on rêvé, en choisissant des historiens comme archivistes, et en leur apprenant à évaluer l’information, de créer des « brigades » de très haut niveau, capables de collecter sans risque d’erreur le matériau de la recherche de demain. C’était un beau rêve, que les aléas de la vie administrative se sont chargés de tailler en pièces : voir les ravages de la décentralisation jadis, de la RGPP et de la dématérialisation sur la qualité de la collecte actuelle… De plus en plus, la gestion de l’information dévolue aux archivistes devient une technique à part entière, qui, en certains cas, peut s’affranchir de l’histoire. Celle-ci garde cependant toute son importance pour le traitment de séries anciennes et modernes. Le divorce entre les deux sicences n’est pas encore consommé, il ne le sera snas doute jamlais complètement, on s’achemine vers une séparation à l’amiable sans heurt. Affaire à suivre…

    • archivesonline 2 août 2010 à 00:31 #

      Bonjour Hélène,

      Vos remarques très intéressantes montrent bien à quel point le métier d’archiviste a évolué, il s’est diversifié considérablement et je dirai même qu’il s’est enrichi. Vous expliquez bien mieux que moi ce que je voulais dire en renvoyant vers le référentiel métier de l’AAF. On ne peut pas réduire l’archiviste à un « spécialiste du passé » et on ne peut pas se contenter de le comparer à un historien. D’une part, la chaîne de traitement archivistique est devenue plus complexe et le travail d’un archiviste varie beaucoup en fonction de la place à laquelle il se situe dans cette chaîne (collecte, classement, conservation, communication, valorisation) ou encore en fonction des archives traitées (anciennes ou contemporaines). D’autre part, vous soulevez aussi un point important: le métier d’archiviste est sensiblement différent dans le monde de l’entreprise et dans le secteur public.
      Vous avez accentué l’idée de diversité et vous parlez d’une définition « forcément plurielle », je rejoins votre analyse. Toutefois, il me semble, qu’au-delà de ces différences il y a quelque chose que nous partageons tous: être archiviste c’est avant tout avoir une certaine approche de l’information fondée sur l’idée de producteur, d’activité, de contexte de production. Il s’agit d’un noyau dur (si « petit » soit-il) qui permet, à mon sens, de donner une cohérence au métier. C’est par ailleurs ce qui différencie sensiblement notre travail de celui du bibliothécaire par exemple. C’est pourquoi cela m’a encore plus choqué de lire dans l’article auquel je réagissais ceci: « Mais la Bibliothèque nationale ne fonctionne pas comme les Archives nationales. Dans les 100 km linéaires de tablettes qui couvrent l’histoire de France à l’hôtel de Soubise, on trouve le plus précieux : toutes les constitutions de la France, les pièces à conviction du procès de Louis XVI, l’étalon du mètre et du kilogramme sont dans l’Armoire de fer».
      Ce qui distingue la Bibliothèque nationale des Archives nationales n’est pas la qualité des documents conservés mais la façon dont on traite l’information…

      Le parallèle archiviste/historien dans l’article paru dans Libération correspond a une vision partielle et partiale qui ne rend pas compte de la réalité de notre métier. Je suis convaincue pourtant que l’histoire peut encore nous être utile. Les nouveaux défis de notre profession me font croire qu’il serait intéressant de se pencher davantage sur l’histoire du métier plutôt que de faire encore des thèses sur un obscur ordre religieux du XIIe siècle… l’histoire des archives, l’histoire de l’administration au XXe siècle, l’histoire de la diplomatique et de l’archivistique vont nous permettre d’avancer et d’interroger nos pratiques. Je précise que je n’ai rien contre les personnes qui font des thèses sur un obscur ordre religieux du XIIe siècle mais cela n’a rien à voir avec l’archivistique et ne fera pas avancer notre pratique. L’histoire est encore nécessaire pour les séries anciennes et modernes mais elle nous serait très utile aussi pour le traitement des archives contemporaines, mais il s’agit là d’un autre usage de l’histoire: ce n’est pas pour classer un fonds médiéval mais pour interroger la façon dont le métier s’est structuré et dont les pratiques ont évolué, cela nous donnera plus de recul et on abordera plus sereinement le passage à l’ère du numérique. Il n’en reste pas moins qu’on s’achemine vers une séparation à l’amiable et sans heurt comme vous dites, dans la pratique de tous les jours. L’usage de l’histoire que je revendique est un usage ponctuel qui n’est pas le fondement de notre pratique mais un complément qui peut s’avérer intéressant.

      LFH

  3. archivesonline 19 juillet 2010 à 17:16 #

    Bonjour Elise,
    Je vous remercie pour votre réaction.
    En effet, Y. Potin ne se limite pas à la comparaison archiviste/historien (je l’ai fait remarquer au début de mon billet où j’ai précisé qu’il abordait le thème de la mémoire et de l’oubli, des propos que je trouve par ailleurs fort intéressants). Son article est plus général et concerne davantage le travail de sélection des archives. Mais en définissant ce travail, il définit aussi l’archiviste. Le but de son article n’était peut-être pas de donner une définition. Cependant, il transmets une vision du métier qui est partielle et qui personnellement me gêne car on a tendance souvent à assimiler l’archiviste à l’historien et ce sont deux métiers différents, complémentaires parfois mais différents. C’était le sens de mon commentaire.

    D’autre part, il est certain que tout archiviste se réjouit de voir paraître un article comme celui-ci dans un quotidien national. J’ai été aussi contente de voir qu’on parlait des archives en dehors du « cénacle archivo-archivistique » comme vous le dites vous-même. Et justement c’est bien cela qui me gêne encore plus: pour une fois qu’on parle des archivistes, cela aurait été mieux de retrouver une visions du métier plus nuancée, moins orientée vers le passé et l’histoire.

    Au-delà de ces remarques, il s’agissait pour moi, en tant qu’archiviste, d’un prétexte pour m’interroger sur la définition de notre métier et son rapport à l’histoire, ce qui est un débat d’actualité.

    LFH

  4. Nikola BAFWAKO-KO MUSONG MUADY 19 juillet 2010 à 14:44 #

    j’accord beaucoup d’ attention aux reflètions des achivistes
    mon petit commetaire reside au niveau de l’Opinion selon laquelle
    l’archiviste = l’historien ; je m’inscris en faux car selon moi je cosidere que le metier d’archiviste, ne peut être collé parce
    que la notion en sois à l’ère actuelle est evolutive « les archives » en sois a ses méthodes et ses techniques propre dans l’analyse,le traitement, le classement,…C’est dire que l’autonomie dans l’epistemologie a ses démostration particulière comme :dans la getion…la communication et dans la conservation ce qui implique sa dependance à une catégorisation singulière non globalisant.l’archiviste c’est un gestionaire d’information
    que nous chercheur actuel prouvons scientifiquement car l’ère
    est à la numérisation…

  5. elise 19 juillet 2010 à 13:22 #

    Bonjour,
    Je n’ai pas l’article sous les yeux, mais je ne crois pas qu’il se limitait à une comparaison archiviste/histoire, ni même qu’il avait pour but de définir le métier d’archiviste. J’ai l’impression qu’il s’agissait de s’intégrer dans une série sur la mémoire, et de prendre le point de vue de l’archiviste sur cette question. De ce point de vue, j’ai trouvé l’article très bien écrit, comme tout ce que j’ai toujours lu de Y. Potin. Il est rare que des articles un peu « littéraires » et de cette importance (2 pleines pages dans un quotidien national !) soit publiés sur notre métier, avec un ton aussi juste, et de si grandes chances de sortir du seul cénacle archivistico-archiviste ou administratif, bien limité ademettons-le, alors personnellement, je ne boude pas mon plaisir.
    Ceci dit sans aucune critique de ma part sur votre propre analyse !

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