L’archiviste n’est qu’un mot?

Pierre Bourdieu, dans un texte [1] désormais classique issu d’un entretien paru en 1978, affirme que la jeunesse n’est qu’un mot. Il veut dire par là que la limite entre jeunesse et vieillesse varie en fonction des luttes sociales, la « jeunesse » est ainsi un concept qui « dans toutes les sociétés est un enjeu de lutte » [2] et de pouvoir. Ainsi, pour Bourdieu derrière le mot « jeunesse » il y a une représentation idéologique qui ne renvoie ni à une réalité empirique ni à une unité invariable. Le sociologue attire l’attention sur le fait que les catégories que l’on utilise ne recouvrent pas toujours parfaitement la réalité empirique. Il nous invite à nous interroger sur la pertinence des catégories que nous utilisons tous les jours. Je voudrais ainsi m’interroger sur la signification du mot « archiviste ».

Suite à mon premier billet sur ce blog, j’ai réfléchi à la délicate question « Qu’est-ce qu’un archiviste? ». Un des commentaires qu’une lectrice a laissé m’a encouragée à m’interroger davantage, elle dit que la définition de l’archiviste ne peut être que plurielle:

Première évidence pour moi, la définition aujourd’hui ne peut plus être singulière, mais forcément plurielle. La chaîne archivistique, jadis contenue dans les « 4 C » – collecter, classer, conserver, communiquer » – s’est enrichie d’un 5e item, « valoriser », qui tend à prendre de plus en plus d’espace, selon une équation peut-être simpliste : valoriser c’est satisfaire les élus donc obtenir postes et budgets. Les cinq étapes de la chaîne se subdivisent elles-même chacune, au point qu’en poussant le raisonnement à l’extrême, on pourrait arriver à définir autant de profils d’archivistes que d’étapes et sous-étapes.

Selon cette définition il n’y a donc pas un archiviste mais des archivistes, il n’y aurait pas vraiment d’unité. L’archiviste serait défini en fonction de la place qu’il occupe dans la chaîne de traitement de l’information, la définition serait donc forcément variable et dépendrait nécessairement de la pratique qui n’est pas figée. Je me demande alors, l’archiviste existe-t-il? Sommes-nous obligés de renoncer à toute tentative de définition? L’archiviste n’est-il qu’un mot?

Dans un article récent [3], Michael R. Bullington, le président de l’Academy of Certified Archivists [4], signalait à juste titre que le domaine des archives est et a toujours été un métier de praticiens. L’archiviste ne devient archiviste que dans la pratique. Cependant, cela ne veut pas dire que l’on n’a jamais cherché à le définir sur le plan conceptuel. Nous trouvons par ailleurs  dans le commentaire cité ci-dessus plusieurs éléments qui seront très utiles à notre propre tentative de définir l’archiviste.

L’archiviste a pour objectif de gérer de l’information (des documents produits ou reçus par une personne physique ou morale, et par tout organisme public ou privé, dans l’exercice de leur activité), quel que soit le support de celle-ci, selon une chaîne de traitement qui consiste à collecter, classer, conserver, communiquer et mettre en valeur. Pour cela, il doit tenir compte du contexte de production de l’information et de la législation/réglementation mais aussi des normes internationales.

Certes, il y a autant de compétences nécessaires que d’étapes dans la chaîne de traitement, personne ne maîtrise parfaitement tous les éléments qui constituent cette chaîne (et certains ont même tendance à oublier que cette chaîne existe dans leur travail quotidien, notamment lorsque l’on se spécialise dans certaines tâches). L’unité de notre métier me semble pourtant réelle, même si elle n’est que conceptuelle. C’est cette définition qui distingue l’archiviste d’autres professionnels de l’information et qui permet de rapprocher des archivistes qui travaillent avec des documents de natures différentes, dans des structures/institutions différentes. Il me semble extrêmement important de revendiquer cette unité même si dans la pratique on assiste à une sorte d’émiettement du travail archivistique. L’archiviste n’existe pas que dans la pratique et c’est parce que nous avons tendance à nous concentrer sur la pratique que nous oublions que derrière il y a des concepts fondamentaux [5]. Or, si l’on perd de vue les concepts, on perd de vue ce qui nous définit et ce qui définit l’objectif de notre travail.

Mais cette définition n’est pas immuable, les concepts ne sont pas figés, ils évoluent avec l’information que nous traitons et avec la société qui produit cette information. En ce sens, nous sommes en train de vivre une étape cruciale pour l’avenir de notre métier: il est impératif d’interroger ces concepts et de les adapter aux évolutions du travail archivistique. Il faut une adéquation entre concept et pratique.

LFH

[1] BOURDIEU (Pierre), « La jeunesse n’est qu’un mot » in Questions de sociologie, Paris, Editions de Minuit, 1984, pp. 143-154. Texte issu d’un entretien avec Anne-Marie Métaillé paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des Ages, 1978, pp. 520-530.

[2] Ibid., p. 143

[3] BULLINGTON (Michael), « The Academy of Certified Archivists at 20: A History of Dedication », in La Gazette des Archives, n. 218, 2010, à paraître.

[4] L’Academy of Certified Archivists (ACA) est un organisme indépendant d’accréditation pour les archivistes nord-américains.

[5] J’utilise ici le terme de « fondamental » au sens où les concepts sont le fondement de la pratique.

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3 commentaires sur “L’archiviste n’est qu’un mot?”

  1. Marie C. 24 août 2010 à 13:48 #

    J’ai lu avec intérêt ce nouveau billet.

    Je suis d’accord avec toi sur le fond, à savoir que l’archiviste doit maîtriser, à défaut de s’y employer personnellement, toutes les étapes de la chaîne archivistique.

    Il n’en reste pas moins que, dans les représentations, deux figures s’opposent : d’une part le technocrate, le « praticien » comme tu l’écris, qui veille au bon fonctionnement du service, incluant la collecte, le classement, etc. mais remplit également de nombreuses autres tâches, et d’autre part l’esthète, l’érudit, qui se reconnaît dans un public de chercheurs et d’historiens amateurs.

    Et de fait, cette distinction s’observe aussi dans l’organigramme de nombreux services d’archives, où la division chronologique a cours, et où par conséquent certains archivistes sont placés à la tête de fonds clos.

    De là enfin une difficile gymnastique dans le discours qui m’a été dispensé à l’école : on attend à la fois des futurs conservateurs qu’ils fassent la preuve de leur amour des vieux papiers et qu’ils se conduisent en gestionnaires avisés, alors même que ni leur formation, ni même leur futur emploi parfois, ne les y prépare…

  2. Hélène 23 août 2010 à 14:32 #

    Bonjour,

    merci, pour commencer, de cette mise au point ou de recadrage de la problématique. Elle me permet de préciser à mon tour les idées émises rapidement dans le commentaire que vous citez dans votre billet.

    Je rejoins tout à fait votre analyse, ce qui m’amène à reformuler mon idée. Plus qu’à la définition de l’archiviste, c’est aux profils d’exercice qui en découlent que s’applique le caractère pluriel. En d’autres termes, d’un moule unique peuvent sortir des myriades de prototypes qui acquièrent rapidement leur singularité et leur spécificité de fonctionnement. Ce type de processus n’est pas nouveau ni original, et il n’y a pas lieu de s’en attrister, pas plus que de s’en réjouir.

    En revanche – et c’est là qu’une réflexion telle que la vôtre peut s’avérer utile et même nécessaire – il me paraît important de définir un socle, un « plus petit dénominateur commun » en dehors duquel, tout praticien, quelque méritante que soit sa pratique, ne peut plus se qualifier d’archiviste.

    J’aime aussi votre insistance sur le fait que la chaîne archivistique forme un tout, et que chacun de ses maillons constitue un élément essentiel dont l’absence ou la mise en retrait provoquerait un déséquilibre avec des conséquences inévitables sur le court et le long terme. Un archiviste, de surcroit chef de service, doit être capable d’intervenir dans chacun des cinq secteurs.

    L’autorité (dans tous les sens du terme) repose sur deux piliers : la légitimité et la crédibilité. L’archiviste tire sa légitimité de la formation reçue – d’où la nécessité de veiller à ce que celle-ci soit la plus adaptée possible à la demande réelle. Il tire sa crédibilité de sa compétence, de son aptitude à apporter sinon des solutions, du moins une réflexion assortie de propositions dans les 5 champs d’action qui forment son territoire d’intervention.

    La chaîne archivistique ne pourrait-elle former le socle de base du métier d’archiviste, le « plus petit dénominateur commun » que je mentionnais ci-dessus ?

    Hélène

    • archivesonline 29 août 2010 à 16:36 #

      Hélène,

      Je vous remercie pour votre commentaire, vos réactions me permettent toujours de me poser de nouvelles questions.

      Nous sommes donc d’accord sur la définition du métier et sur le plus petit dénominateur commun qui en est le fondement: la chaîne de traitement archivistique qui forme un tout. Cela peut sembler aller de soi mais malheureusement dans le quotidien j’ai été confrontée à des personnes qui définissent l’archiviste en fonction des documents qu’il traite et non pas en fonction de l’approche de l’information.

      Je voudrais rebondir sur un autre aspect que vous évoquez dans votre commentaire:

      « L’autorité (dans tous les sens du terme) repose sur deux piliers : la légitimité et la crédibilité. L’archiviste tire sa légitimité de la formation reçue – d’où la nécessité de veiller à ce que celle-ci soit la plus adaptée possible à la demande réelle. Il tire sa crédibilité de sa compétence, de son aptitude à apporter sinon des solutions, du moins une réflexion assortie de propositions dans les 5 champs d’action qui forment son territoire d’intervention. »

      Cette remarque précise bien que l’archiviste doit être capable de proposer des solutions dans les 5 champs d’action qui sont identifiés comme le socle du métier mais elle introduit aussi une nouvelle question: l’autorité repose à la fois sur la formation de l’archiviste et sur sa capacité à agir (donc son pragmatisme). Ainsi, on pourrait dire que l’autorité de l’archiviste (la reconnaissance de son expertise) reposera sur un équilibre entre théorie et pratique. Je suis entièrement d’accord. Cette idée permet d’ailleurs d’opérer un passage de la définition conceptuelle du métier à son application réelle, concrète.

      En ce qui concerne la formation, votre commentaire peut être rapproché de celui qui a été fait juste après par Marie C. Vous expliquez que la formation doit être adaptée à la demande réelle. Or, Marie C. constate que ce n’est pas le cas aujourd’hui, elle soulève même une contradiction dans le discours qu’elle a reçu. Je constate également qu’il y a un fossé entre la formation initiale et les besoins réels dans la pratique et ce sera l’objet de mon prochain billet!!

      Lourdes

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