L’archiviste est un médiateur actif

« L’archiviste est un médiateur actif », cette phrase de Terry Cook prononcée lors de son intervention sur le concept de provenance à la CITRA 2010 m’a beaucoup frappée car elle semble résumer les nouvelles problématiques de notre métier à l’ère du numérique. Je voudrais donc rebondir sur cette phrase et réfléchir à ce qu’elle implique. Terry Cook l’a utilisée pour opposer le nouvel archiviste à celui qui était auparavant un être passif, tourné vers le passé.

Qu’est-ce qu’un médiateur?

Il peut être défini à la fois comme un intermédiaire, un représentant et un arbitre. Un intermédiaire est celui qui crée un lien entre deux groupes ou entités. L’archiviste se trouve en effet entre l’organisme qui produit des documents et des archives (administration/entreprise/organisation) et les utilisateurs. Il doit ainsi concilier les exigences des producteurs et les attentes des publics (le public peut être par ailleurs le producteur lui-même). Il relie les deux entités et de ce fait il a une position de pouvoir parce qu’il exerce un contrôle sur l’information, mais celui-ci repose en grande partie sur des règles (une législation, des règles de gestion définies en étroite collaboration avec les services producteurs). Mais cette relation entre producteur et utilisateur est aussi une contrainte parce qu’il faut être capable de concilier des attentes différentes. Aujourd’hui les utilisateurs ont besoin de nouveaux services pour avoir accès à l’information, l’archiviste est aussi un intermédiaire entre le média qui permet la diffusion de l’information et l’utilisateur. Un médiateur est aussi quelqu’un qui modifie ce qu’il transmet, il traduit une information et lui donne un sens.  Si on suit l’idée de Howard Becker dans Les mondes de l’art [1] un acteur n’agit jamais seul, il agit toujours en reliant un ensemble d’autres acteurs et d’actions réglées par des conventions. C’est précisément le rôle de l’archiviste, il ne crée pas seul les archives, il agit en tant que médiateur et chaque élément de cet ensemble participe à la production finale.

L’archiviste est aussi un arbitre, c’est-à-dire une personne qui pour sa qualification et son expertise a été désigné pour prendre des décisions, opérer des choix, veiller au respect des règles. Cela se traduit concrètement par la sélection et l’organisation de l’information qui va être archivée. La gestion des documents et de leur cycle de vie est à relier à cette fonction.

Enfin, l’archiviste est un représentant, il incarne l’administration/l’organisation qu’il sert. Il contribue à forger une idée de cette administration. Dans certaines traditions archivistiques cette notion a d’ailleurs plus de poids, je pense notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et je ne peux pas m’empêcher de penser aux discours de David Ferreiro et d’Oliver Morley à la CITRA 2010. Ils ont tous les deux mis l’accent sur cette idée en soulignant l’importance de la transparence de l’administration qui fait partie intégrante du travail de l’archiviste dans une société où le citoyen devient plus exigeant.

Intermédiaire, arbitre et représentant, l’archiviste du XXIe siècle  incarne parfaitement l’idée de la médiation et a un rôle actif dans la préservation de l’information. Ce rôle de médiateur n’est pas tout à fait nouveau mais il devient de plus en plus important et nous permet de jeter un nouveau regard sur notre pratique.

LFH

[1] BECKER (Howard), Les mondes de l’art, Presses de l’Université de Californie, 1982.

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8 commentaires sur “L’archiviste est un médiateur actif”

  1. Ulrich Tibaut Houzanme 12 octobre 2010 à 13:53 #

    Sujet tres interessant!

    Je vais commenter sous trois angles, notamment le concept de provenance, la provenance a l’ere a l’ere numerique, la mediation.

    Du concept de provenance
    La classification des documents devrait etre a l’image de la hierarchie interne de l’institution qui l’a cree et aussi de la hierarchie a laquelle appartient l’institution sans oublier la periode temporelle de la vie de cette institution dans le contexte social, etatique, international et meme civilisationel. Tout ceci donne une meilleure comprehension de la minuscule piece d’archive dont on cherche a comprendre l’importance. parallelement, En museologie, comprendre un ossement revient a le placer dans le contexte individuel, social, temporel, civilisationel, etc.

    De la provenance a l’ere numerique
    Le contexte de creation des documents comme decrit par beaucoup sur ce blog et aussi dans mon paragraphe precedent est confronte au phenomene de creation « participative » du 21eme siecle a cause du caractere meme de l’economie e de la civilisation numeriques. Le defi de l’archiviste serait de pouvoir capter a la fois les documents crees mais surtout dans leur contextes collaboratif, evolutif et fluctuant.

    De la mediation
    En occident, les contextes juridiques et sociaux de bonne gouvernance, comprehensifs de la valeur des documents creent le plus souvent un cadre qui rend non seulement « obligatoire » et imperatif la conservation des documents de l’activite institutionelle, mais aussi un suivi et une sanction si cela ne se fait pas. Aux etats-Unis par exemple, la loi Sarbanne-Oxley a un impact reel sur la conservation des archives des « public companies » selon certaines normes. Couple avec le PCI compliance, des entreprises d’archivage ont un contexte dans lequel operer fructueusement. Le role de mediation est parfois commercial pour celui qui travaille dans ce secteur. Le beneficiaire, c’est le citoyen. Toutefois, tout n’y est pas rose.
    Dans les pays en developpement, le contexte juridique de sauvegarde des archives peut montrer que des lois existent, mais ces derniers ne sont pas respectes, et de facon impunie. L’archiviste a un role de mediation plus lourd qui commence par l’education des decideur, des faiseurs de loi, de la communaute. Les projets avec multiples acteurs ou parties interessees, pour sortir les archives de leurs etats piteux necessitent un engagement et un support communautaires, car seul, il est difficile d’y aller. Avec les consequences de la corruption publique et privee, les benefices de la transparence gouvernementale et les avantages de la participation ou de l’action/inclusion citoyenne, le defi enorme de l’archiviste est encore plus accentue dans la marche de ces pays vers le developpement et la democracie.

    Ulrich Tibaut Houzanme

    • archivesonline 24 octobre 2010 à 13:09 #

      Bonjour,

      Je trouve votre commentaire très intéressant et notamment la dernière partie qui insiste sur la notion de « médiation » dans le contexte des pays en voie de développement. Vous introduisez dans cette question le lien entre « archives » et « démocratie » qui est un sujet qui me paraît essentiel. C’est l’une des raisons qui me pousse à aimer mon métier, c’est un métier utile pour la société. La coopération internationale en matière d’archivistique et d’archives en général doit être encouragée.

      LFH

  2. LOUVEZO NKENDA Synthia Indrille 2 octobre 2010 à 05:27 #

    Bonjour, je viens de découvrir 3 bonnes definitions de l archiviste: médiateur, arbitre et représentant. Votre article est très enrichissant. Surtout pour nous qui exercons ce métier en afrique ou l archiviste est réduit à un gardien de l histoire ou des vieux papiers. Je viens d etre enrichie. Merci beaucoup.

  3. Marie C. 22 septembre 2010 à 18:17 #

    Bonsoir Lourdes,

    juste quelques mots pour te dire qu’efficiente ou non, je trouve cette formule bien tournée – voire lyrique.

    J’ai bien envie d’être de ces « médiateurs actifs »…

  4. archivesonline 22 septembre 2010 à 11:47 #

    @ G. Poisson

    Je rajouterai par ailleurs que ce que vous qualifiez de poncif est en réalité la conception que beaucoup d’archiviste ont de leur travail. On trouve encore des discours qui défendent la prééminence de l’histoire dans le métier, et qui accentuent un rôle de « spécialiste du passé ». Tout le monde ne conçoit pas le métier d’archiviste comme un travail de médiation, pour beaucoup d’archivistes il s’agit d’abord d’un travail d’érudition.
    Il n’est donc pas inutile de revendiquer ce rôle de médiation et de souligner les évolutions qu’il entraîne dans notre pratique.

    LFH

    • archivesonline 22 septembre 2010 à 20:18 #

      Cher collègue archiviste,

      Je souhaitais également compléter les propos de LFH sur le rôle « politique » de l’archiviste comme médiateur actif. Comprendre les enjeux de l’archivage électronique c’est aussi repenser la place de l’archiviste dans la collectivité. Il devient un élément essentiel pour la réorganisation des services et il est considéré comme un pivot pour la sauvegarde de l’information produite par l’administration. L’archivage électronique a comme mérite d’attirer de nouveau l’attention des élus sur les archives et leurs agents. Grâce à cette nouvelle position, l’archiviste peut alors mettre en place des projets fructueux avec d’autres services (services informatiques, direction des patrimoines, etc.), ce qui ne fait que renforcer la transversalité de notre métier. Il se rend ainsi indispensable, ce qui, en ces temps de crise, est plus qu’une nécessité.

      ML

  5. archivesonline 22 septembre 2010 à 11:12 #

    Bonjour G. Poisson,

    Merci pour ces remarques très intéressantes.

    Vous avez raison, le rôle de médiateur n’est pas du tout nouveau, comme je l’ai souligné par ailleurs à la fin de ce billet. Au fond, l’archiviste a toujours été un médiateur, au sens d’intermédiaire, arbitre et représentant. Je pense que c’est même une définition qui permet de rendre compte du travail de l’archiviste. Il me semble néanmoins que les évolutions récentes de la pratique archivistique avec notamment l’archivage électronique, font apparaître de façon plus claire ce rôle au-delà du monde archivistique, ce qui est intéressant à mes yeux car on pourrait arriver enfin à finir avec ce « poncif quasi historiographique » dont vous parlez. J’ai sans doute parlé un peu vite dans mon billet, je suis d’ailleurs farouchement opposée à ceux qui définissent l’archiviste comme un être passif se trouvant « dans une relation bilatérale histoire-document ». J’ai déjà traité ce sujet dans ce blog.

    Mais la médiation aujourd’hui est différente et je pense que nous vivons un véritable tournant très riche et très intéressant. Je reprends les trois points développés (rapidement) dans mon billet (je précise que je parle des documents électroniques surtout):
    – le rôle d’intermédiaire aujourd’hui traduit de nouveaux conflits et de nouvelles exigences face aux demandes pressantes de mise en ligne de l’information par exemple ou de mise à disposition des données publiques, l’archiviste doit agir rapidement et répondre à des demandes multiples
    – le rôle d’arbitre comporte de nouvelles exigences aussi, on doit désormais analyser la production au moment où un document est crée pour éviter les risques de perte et d’altération des données. L’évaluation n’a pas lieu a posteriori, le tri non plus d’ailleurs. Certes, on pourrait déjà voir cette évolution avec la création des missions au sein des ministères, mais je parle en tant qu’archiviste qui travaille pour un service d’archives départementales. Je suis en train de vivre un changement majeur qui constitue souvent un choc pour certains archivistes très habitués à manier des concepts qui n’ont plus de sens dans le monde numérique.
    – le rôle de représentant a une dimension nouvelle face aux politiques de modernisation de l’administration, aux exigences de « transparence », de mise à disposition des données publiques. Ce rôle est différent dans les pays anglophones, il est affiché clairement et revendiqué comme tel. A la CITRA d’ailleurs le discours de David Ferreiro était politique et non pas archivistique, il a accentué la notion de citoyenneté et du « pouvoir des archives » pour l’administration et la politique. Nous archivistes, nous sommes convaincus depuis longtemps que les archives relèvent de la citoyenneté, du droit et qu’elles doivent avoir un impact sur la gouvernance mais cette idée est loin d’être répandue dans tous les pays. J’entrevois là un changement majeur.

    Je voudrais, en conclusion, accentuer l’adjectif « actif » qui qualifie la fonction de médiation. Celle-ci a lieu « en temps réel » et nous oblige à agir différemment. Ce n’est pas la fonction de médiation qui est une nouveauté mais son évolution. J’aurais sans doute dû accentuer davantage cet aspect.

    LFH

  6. G. Poisson 22 septembre 2010 à 10:24 #

    Bonjour

    Il ne me semble pas que cette notion de médiation soit d’une nouveauté bouleversante ou venant chambouler les perspectives sur le métier d’archiviste. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant parce que cette vision, qui se veut moderne, est fondée sur un poncif quasi-historiographique celui de « l’archiviste […] qui était auparavant un être passif, tourné vers le passé. »

    Il est surprenant de trouver cette définition après les travaux menés sur l’histoire des archives. Ainsi l’archiviste « pré-électronique » ne serait qu’un érudit, seulement capable d’agir dans une relation bilatérale historien/document. C’est oublier un peu vite que l’archiviste est pendant des siècles (et l’est encore beaucoup) un rédacteur de regestes, un traducteur, un fabriquant d’inventaires. Dans tous ces domaines, il joue un rôle évident dans la médiation, car toute son action est conçue, ou devrait l’être, dans la multilatéralité producteur/document/utilisateur, certes longtemps facilitée par le fait que le producteur est le même, ou le prédecesseur, que l’utilisateur. L’élaboration progressive du primat de la valeur de « monument historique » du document d’archives, qui trouve son aboutissement dans le grand effacement des producteurs/utilisateurs qu’est la Révolution ne doit pas faire oublier que l’essentiel du métier de l’archiviste (au sens large) est resté tourné vers cette besogneuse médiatisation. La complexification technique et technologique, que souligne d’ailleurs de manière très intéressante Terry Cook, fait évoluer la manière d’agir de l’archiviste mais elle ne consacre pas un nouveau rôle. En quoi mettre en avant les fonctions dans la constitution des ensembles archivistiques représente-t-il un tournant plus important que la répartition en grands ensembles chronologiques des fonds du XIXe siècle ?

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