[Note de lecture] Les archives, un « territoire disputé »?

Meeting d’athlétisme par la Ville d’Arles (Source Flickr, CC-BY-NC)

Je vous propose une nouvelle note de lecture du livre The Future of Archives and Recordkeeping. Pour ceux qui ne se souviennent pas, Archives Online avait déjà présenté un chapitre de ce livre qui portait sur les archives et les médias sociaux.

La première partie de cet ouvrage comporte trois chapitres qui traitent la délicate question de la définition des archives et par là même celle du rôle de l’archiviste et des objectifs de son travail. Je voudrais résumer ici deux de ces chapitres en essayant de les rapprocher car ils abordent, avec une approche différente, la même problématique. En effet, Victoria Lane & Jennie Hill (Chapitre 1) s’interrogent, tout comme Alexandrina Buchanan (Chapitre 3), sur les menaces que les différentes utilisations des « archives » en dehors de notre profession font peser sur cette dernière. Les archives seraient devenues, ce qu’Alexandrina Buchanan choisit d’appeler « un territoire disputé ». Le chapitre 1 présente l’évolution de la conception du rôle de l’archiviste d’un point de vue théorique, interne à la profession, alors que le chapitre 2 propose d’explorer la définition des archives que d’autres disciplines ont pu véhiculer. Un regard interne et un regard externe attirent ainsi notre attention sur la définition des « archives ».

Le chapitre 1, interroge la pertinence de l’idée d’un archiviste objectif, garant de la Vérité. Il s’agit en fait de la vision que Hilary Jenkinson développe dans son Manual of Archive Administration (1922), un livre qui est devenu une référence dans la pratique archivistique anglo-saxonne. L’archiviste jenkinsonien est un être passif et objectif qui maintient l’impartialité, l’authenticité, l’intégrité, et l’authorité des documents d’archive. Le document d’archive est ainsi une réalité qui s’impose à l’archiviste. Celui-ci n’interprète rien car il risquerait de contaminer l’intégrité des archives. Cette vision longtemps répandue pose problème: elle révèle une conception universaliste des archives où leur définition serait simple, stable et incontestable. Mais, au cours de ces vingt dernières années, nous avons assisté à un changement majeur: la figure de l’archiviste passif et l’idée de la neutralité du « gardien de la Vérité » ont été mises en cause. Le nouveau rôle attribué à l’archiviste est celui d’un acteur qui façonne les archives au travers des politiques de collecte, de l’évaluation et de la sélection, ainsi que des instruments de recherche … Victoria Lane et Jennie Hill critiquent ainsi la figure de l’archiviste jenkinsonien. Elles pensent que la vision de Jenkinson doit être reliée à un contexte où les idées positivistes étaient en vogue et par conséquent sa définition de l’archiviste doit être repensée. Pourtant, cette idée de repenser le rôle de l’archiviste ne fait pas l’unanimité, les auteurs du chapitre parlent d’un courant néo-jenkinsonien qui défend l’idée d’un archiviste objectif. Lane et Hill affirment que la crise d’identité de l’archiviste est en grande partie liée au développement des théories post-modernistes. Celles-ci sont apparues au moment où les technologies numériques faisaient évoluer les modes de production de l’information. Il en résulte un climat de méfiance envers les archives et l’archiviste. L’idée de l' »archive » a été contestée au sein d’une société qui traverse elle-même une crise de sa mémoire suscitée par la menace d’une « amnésie numérique ». En parallèle, de nombreux discours venant de l’extérieur du monde des archives ont défini et critiqué les archives. Dans ce contexte, la voix des archivistes doit s’ajouter aujourd’hui à celle des historiens, des théoriciens de la littérature et d’autres penseurs qui s’approprient la définition des archives. Il faut ainsi éviter le risque de rester à la périphérie d’un débat qui concerne la définition de notre métier.

Alexandrina Buchanan aborde aussi la même problématique et apporte une vision très intéressante assortie d’exemples savamment choisis et commentés (j’apprécie en particulier sa connaissance de l’historiographie française). Son objectif est d’interroger la définition des archives que d’autres disciplines ont produite. Des chercheurs appartenant à de nombreuses disciplines s’appuient sur les archives depuis plusieurs années. Alors qu’ils y voyaient jusqu’à présent un bien commun, ils ont commencé depuis peu à en revendiquer la propriété. Peu de chercheurs ont essayé de définir les archives en général. En revanche, ils ont décidé à plusieurs reprises d’identifier ce qui pouvait être qualifié d' »archives » et ils ont célébré – ou contesté – le pouvoir des archives (elle fera notamment allusion, plus loin dans le texte, à la controverse entre Foucault et Derrida). Dans ce processus, la définition des archives telle qu’elle est perçue par l’archiviste professionnel est devenue floue, elle a été diluée voire altérée. Cette définition a d’abord été brouillée par l’utilisation d’autres termes comme « texte », « corpus », « oeuvre », « répertoire » pour qualifier des archives. Ainsi, les archives peuvent être présentées d’une façon plutôt étrange, parfois menaçante, pour ceux qui ont l’habitude de collecter, classer, conserver et communiquer des archives. C’est pour cela qu’Alexandrina Buchanan choisit d’intituler son chapitre « Strangely unfamiliar: ideas of the archive from outside the discipline », on pourrait traduire ce titre par « Inquiétante étrangeté: les archives vues de l’extérieur ». J’insiste en particulier sur l’idée de « strangely unfamiliar » que j’ai traduit par « inquiétante étrangeté ».  J’ignore si l’auteur avait en tête ce concept freudien qui colle pourtant très bien à l’idée qui est présentée: les archives, ce « territoire disputé », deviennent un étrange objet pour l’archiviste. A partir de ce constat, l’auteur essaye  d’examiner la compréhension qu’ont les autres – dans le milieu académique seulement – sur les archives pour identifier des points de convergence afin d’établir un dialogue avec les autres disciplines, l’interdisciplinarité étant l’occasion de réfléchir sur nos propres pratiques. Tout comme Victoria Lane et Jennie Hill, Alexandrina Buchanan plaide pour une ouverture des archivistes aux autres disciplines.

Ces deux chapitres traitent d’autres aspects du rôle de l’archiviste et de la définition des archives mais j’ai trouvé particulièrement intéressant leur point de vue concernant notre rapport aux autres. Il me semble aussi que le dialogue est indispensable avec ceux qui revendiquent l’usage et la propriété des archives, surtout dans un contexte où se développe l’ouverture des données et  leur réutilisation.

LFH

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3 commentaires sur “[Note de lecture] Les archives, un « territoire disputé »?”

  1. Charlotte 8 février 2011 à 15:21 #

    j’ai acheté le livre, tes notes ont achevé de me convaincre…;)

  2. LP 24 janvier 2011 à 20:17 #

    J’aime l’idée salutaire d’ « ouverture des archivistes aux autres »…! Et j’espère que je ne suis pas la seule. Il me semble que ce devrait être une idée largement partagée dans ce métier…

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  1. Cactus Acide » L'observatoire du neuromancien » L’observatoire du neuromancien 01/23/2011 - 24 janvier 2011

    […] [Note de lecture] Les archives, un « territoire disputé ? | «Archives Online […]

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