Je fais de découvertes fascinantes grâce à la sérendipité.
Eh là, je suis sûre, vous vous demandez tout de suite, qu’est-ce que l’”auto archivage immédiat”? Rassurez-vous, j’ai eu le même réflexe en lisant cette expression dans un blog qui m’a renvoyé vers un autre site. L’auto-archivage immédiat c’est le titre d’un séminaire de recherche de l’Ecole européenne supérieure d’art de Bretagne (EESAB). Mais encore? Il s’agit en fait de réfléchir à l’art numérique. Le site du séminaire présente ainsi l’objet de la recherche:
“L’utilisation des supports artificiels de mémoire par les artistes au cœur même du processus de création, tend à réduire encore la distance qui sépare l’acte de création et sa restitution finale. Le blog, notamment, a été investi par de nombreux artistes numériques et contemporains, jusqu’à en faire œuvre : à la fois interface, atelier ouvert, c’est un processus de création partagé (…)”.
Jusque là, vous allez me dire, quel est le rapport avec l’archivage? Eh bien, lisez donc la suite:
“L’apparition des blogs a permis un nouveau type d’archivage : l’auto-archivage immédiat, qui, non figé [c'est moi qui souligne ce terme], se reconstitue en permanence, et sur lequel le lecteur peut interagir. Ainsi, l’œuvre-archive inclut sa genèse, ses hésitations, ses retours, ses commentaires, ses silences, sa réception.”
Ah, vous avez peut-être vu où je veux en venir! En dehors du fait que l’affirmation de l’existence d’un archivage grâce aux blogs me fait sursauter de ma chaise, je note déjà plusieurs contradictions. Examinons de plus près l’idée exposée par ce séminaire:
1. Le numérique, et notamment les blogs, est un support artificiel de la mémoire.
2. Le numérique et notamment les blogs permet de réduire la distance qui sépare le moment de la création du moment de la restitution finale. Le blog est une sorte d’atelier ouvert.
3. Le blog permet un nouveau type d’archivage, l’auto-archivage immédiat, qui non figé, se reconstitue en permanence.
Je ne vais pas commenter la deuxième idée qui est par ailleurs très intéressante. Concentrons-nous sur l’idée du blog comme support artificiel de la mémoire, puis sur l’idée de l’auto-archivage immédiat.
Le blog, et par extension, Internet, est un support artificiel de la mémoire. La notion d’artificiel me paraît inappropriée, j’aurais plutôt employé le terme “virtuel”. Mais j’ignore ce qui fonde cette affirmation dans ce discours. Artificiel renvoie directement à quelque chose qui a été créé par l’homme, qui n’est donc pas naturel. Je me demande donc, y a-t-il un support naturel de la mémoire? La mémoire est-elle naturelle? N’est-elle pas une construction sociale, une représentation collective? Même la mémoire individuelle a une dimension collective (Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire). Qu-est-ce qu’un “support artificiel de la mémoire”? N’y a-t-il pas une redondance dans cette expression?
Le deuxième sens du terme “artificiel” est aussi intéressant: il s’agit de quelque chose qui n’est pas authentique. Pourquoi chercherait-on alors à préserver ce qui n’est pas authentique? Et en tant qu’archiviste chargée de projets d’archivage électronique, je ne peux pas m’empêcher de réagir pour dire que l’archivage de quelque chose qui n’est pas considéré comme authentique est dénué d’intérêt. Nous cherchons à préserver l’intégrité des documents, c’est-à-dire leur authenticité, leur lisibilité, leur exploitabilité… La notion d’authenticité est au coeur de l’archivage électronique.
L’idée d’un archivage qui non figé se reconstitue en permanence me paraît contradictoire aussi. L’archivage est un processus qui commence avec la production des documents et consiste d’abord à identifier les documents figés qui sont la trace d’une activité, à gérer leur cycle de vie et leur sort final. Cela consiste ensuite à collecter ce qui doit être conservé, à classer et à communiquer. Il est évident que dans l’utilisation qui est faite ici du mot “archivage” il y a un contresens. Les artistes qui utilisent des blogs, n’archivent rien du tout hélas, s’il n’y a pas un vrai archivage électronique, tout sera perdu! S’il y a une reconstitution en permanence, il n’y a pas d’archive au sens de trace d’une activité.
Je pourrais reprendre l’idée de l’archivage comme reconstruction qui est très intéressante si on élargit un peu le cadre de cette réflexion, mais cela m’éloigne du contenu réel de cette découverte. C’est l’utilisation inappropriée du mot “archivage” qui m’a interpellée.
LFH